Ils
Sa correspondance
avec son jeune
amant révèle
une Simone
de Beauvoir
"fondante
de tendresse".
L'histoire
littéraire
a longtemps
gardé
de Simone
de Beauvoir
l'image d'une
femme un rien
corsetée,
dans l'ombre
sage de Sartre.
Après
sa mort, on
a découvert
un "Castor",
comme l'appelaient
ses amis,
qui aimait
l'amour et
savait aimer.
Déjà,
à la
parution de
ses lettres
à Nelson
Algren, son
"amour
transatlantique",
on a lu une
amoureuse
passionnée.
Avant lui,
il y eut Jacques-Laurent
Bost. Elle
avait vingt-neuf
ans, enseignait
la philosophie
au lycée
Molière,
à Paris,
écrivait
beaucoup mais
n'avait pas
encore publié.
Elle partageait
depuis huit
ans sa vie
avec Sartre
dont on commençait
à parler
depuis la
publication
de La
Nausée.
Bost, de neuf
ans son cadet,
étudiait
encore. Il
avait été
l'élève
de Sartre
au lycée
du Havre,
était
devenu son
ami et faisait
partie de
sa bande.
Beauvoir
et Bost avaient
en commun
le goût
de la marche
en montagne.
Un soir de
juillet 1937,
dans une grange
à Tignes,
leur relation
bascule. Et
— faut-il
s'en étonner
quand on sait
la liberté
du couple
qu'elle formait
avec Sartre?
— elle
raconte aussitôt
à Jean-Paul
cette première
nuit dans
une lettre:
"Il m'est
arrivé
quelque chose
d'extrêmement
plaisant et
à quoi
je ne m'attendais
pas en partant,
c'est que
j'ai couché
avec le petit
Bost voici
trois jours
— naturellement
c'est moi
qui le lui
ai proposé.
[...] Il était
prodigieusement
étonné
quand je lui
ai dit que
j'avais toujours
eu de la tendresse
pour lui,
et il a fini
par me dire
hier soir
qu'il m'aimait
depuis longtemps."
Sartre, bien
sûr,
trouve cela
naturel. Bost
rentre dans
le lot des
"amours
contingentes"
quand lui
restera pour
la vie son
amour "nécessaire".
De son côté,
bien que "s'emmerdant
terriblement
avec elle",
il a pour
maîtresse
Wanda, sœur
d'Olga Kosakiewick,
la compagne
de Bost. Olga,
celle-là
même
qui avait
naguère
vécu
en trio avec
Sartre et
Beauvoir.
Tout aurait
donc pu se
passer gentiment
pour les deux
frais amants
si Olga n'avait
été
très
jalouse. Cet
amour devait
rester clandestin.
Entre juillet
1937 et février
1940, date
de leur dernière
correspondance,
ils se verront
peu, mais
s'écriront
presque tous
les jours,
sans se lasser
de se déclarer
leur amour.
Elle: "Mon
petit Bost
aimé",
"Je suis
fondante de
tendresse
pour vous",
"Un tel
accord de
pensée,
de cœur,
de corps —
ça
me fait merveilleux".
Lui: "Je
vous aime
formidablement,
je voudrais
que vous le
sachiez et
que vous le
sentiez fort
et que ça
vous fasse
plaisir",
"Je vous
aime comme
un perdu et
ça
me comble
de bonheur".
Elle
lui décrit
ses dîners,
ses visites
aux amis,
au Dôme
ou au Flore,
ses virées
avec Sartre,
ses voyages,
Maroc ou Juan-les-Pins,
bref, les
petits riens
de l'existence
et les états
d'âme.
Elle raconte
comme on parle
et badine,
l'amour donne
des ailes:
"C'est
pourquoi je
peux vous
dire qu'avec
vous seul
j'ai et j'ai
jamais eu
une vie sensuelle
et j'ai besoin
que vous le
preniez au
sérieux
et que vous
sachiez que
je la prends
au sérieux
moi aussi
de toute mon
âme."
Bost, lui,
n'a pas que
l'amour à
prendre au
sérieux.
Dès
novembre 1938,
appelé
au service
militaire,
il s'en va
croupir à
Amiens. Sur
le même
ton spontané,
vivant, il
lui raconte
la vie de
caserne, le
froid, les
"petits
sergents crétins".
Le 23 août
1939, la guerre
se fait de
plus en plus
menaçante:
"Je ne
voudrais à
aucun prix
qu'il y ait
la guerre.
[...] Je me
sens complètement
abruti parce
que je réalise
mieux que
jamais à
quel point
ce serait
dégueulasse."
Beauvoir,
quand elle
ne vient pas
le visiter
pendant les
permissions,
se ronge d'inquiétude.
Elle supporte
mal sa condition
de femme pendant
que Sartre
et Bost, ses
deux amours,
se battent
au front.
Dans une préface
à ces
lettres, Sylvie
Le Bon de
Beauvoir,
la fille adoptive
de Beauvoir,
explique que
désormais
"elle
cessera de
concevoir
son existence
comme une
entreprise
autonome fermée
sur soi, elle
apprendra
la solidarité".
L'irruption
tragique de
l'Histoire
aura opéré
en elle une
"conversion
radicale".
Cette correspondance
montre comment
les affections
sentimentales,
et pas seulement
l'évolution
intellectuelle,
conduisent
Beauvoir de
la vie privée
à la
vie historique.
L'amour, qui
engage l'intimité
des êtres,
les porte
ici à
l'engagement
collectif.