Ils
n'ont passé
qu'une semaine
en Lituanie,
en été
1965. Dès
leur arrivée,
les moments
de leur séjour
furent fixés
par un photographe
lituanien
de 26 ans,
pour l'heure
inconnu, Antanas
Sutkus. Ainsi,
est né
un document
artistique
unique composé
d'une centaine
de photographies.
A l'époque,
les voyages
des étrangers
en URSS, surtout
ceux des personnalités,
étaient
planifiés
et surveillés
par certaines
institutions
d'Etat. Comme
d'habitude,
les invités
étaient
accompagnés
par une observatrice
méticuleuse
de Moscou,
qui servait
également
d'interprète,
ainsi que
par les écrivains
connus du
pays, représentants
de la littérature
officielle,
Eduardas Miezelaitis
et Mykolas
Sluckis. Grâce
à son
initiative
personnelle
et par un
pur hasard,
Sutkus a pu
se joindre
à ce
groupe exceptionnel
et bien organisé.
A. Sutkus
se rappelle
que Jean-Paul
Sartre ignorait
être
accompagné
par un photographe.
Le dernier
jour de son
séjour,
au déjeuner,
l'écrivain
a demandé
à Sutkus
s'il écrivait
de la prose
ou de la poésie.
La réponse:
"Je suis
photographe"
l'a rendu
un peu confus.
Sartre travaillait
avec un seul
photographe,
mais il ne
lui restait
plus rien
à dire
- tout avait
déjà
été
fait. Les
photographies
ne sont pas
seulement
une chronique,
elles parlent
aussi de l'atmosphère
spécifique
de l'époque,
elles nous
posent en
même
temps beaucoup
de questions.
L'interprétation
des images
vient des
connaissances
actuelles.
Les participants
à ce
voyage pouvaient
seulement
faire des
suppositions
sur beaucoup
de choses.
C'est pour
cette raison
que les fragments
des souvenirs
restants sont
subjectifs.
Par de nombreux
cadres, morceau
après
morceau, le
récit
se met en
place. Au
début,
c'est l'arrivée
des invités
à l'aéroport
de Vilnius.
Les écrivains
ont souhaité
un séjour
privé,
non-officiel.
Pour cette
raison la
cérémonie
d'accueil
est restée
modeste. Des
bouquets de
marguerites
blanches leur
ont été
offerts. Avant
de prendre
la voiture,
Sartre fume
rapidement
une cigarette
avec avidité.
Ensuite, des
images de
Nida, de courtes
incursions
à Palanga,
la vieille
ville de Kaunas,
les musées
puis le départ.
Pas de point
culminant,
de tumultes,
ni de nombreuses
rencontres.
Les actes
observés
et fixés
par Sutkus
sont lents,
silencieux,
voire intimes.
Les endroits
et les situations
se répètent.
Le spectateur
doit ralentir
son pas. Les
séquences
imposent une
perception
lente et cohérente
comme la lecture
d'un livre.
A cause du
manque d'évenements
extérieurs,
chaque petit
détail
ou geste devient
important.
Dans ce petit
groupe, Sartre
semble être
réservé,
pas très
sociable.
Sur les photographies
de quelques
journées,
ni regard
avec ses compagnons
de voyage
ni paroles
n'ont été
saisis. Seul
le visage
de S.de Beauvoir
est parfois
éclairé
par un grand
sourire. Mais
elle non plus
n'a entamé
aucun dialogue
avec les écrivains
locaux. Même
le silence
et la réserve
émanent
des photos
du groupe.
Il n'y a pas
de liens entre
ces personnes
qui se trouvent
pourtantr
au même
endroit en
même
temps. Cela
pouvait être
dû à
l'atmosphère
soviétique
pleine de
de méfiance
et de soupçons.
En revanche,
les photographies
révèlent
le lien existant
entre Sartre
et de Beauvoir,
même
s'il n'y a
pas eu de
contacts directs.
Etait-ce un
éloignement
ou une pause
dans la conversation?
Etaient-ils
ensemble tout
en restant
seuls avec
eux-mêmes
? Ce désert
entre les
deux mers
et la forêt,
la Courlande,
ne serait-il
pas la cause
de cette concentration
sur soi-même?
Le photographe
se concentre
uniquement
sur le couple
d'écrivains.
Ils ne sont
presque jamais
seuls; mais
les autres
personnes
les accompagnant
semblent être
des figures
de l'arrière-plan.
Le photographe
n'observe
pas la vie
intérieure
de ces individus.
Il est difficile
de définir
les liens
entre eux
et les personnages
principaux.
L'objectif
de Sutkus
n'est pas
celui d'un
reporteur
ou d'un chroniqueur,
mais celui
d'étudier
psychologiquement
la personnalité
de deux écrivains.
Aucune trace
de mise en
scène,
de raccourci
sophistiqué,
d'éclairage
ou de montage
dramatique.
Tout est authentique.
La suggestivité
des images
est due au
génie
exceptionnel
du photographe
à saisir
l'instant
qui passe
ainsi que
l'intégralité
des caractères
complexes.
Le visage
de Sartre
est approché
de manière
â permettre
de percevoir
l'ombre d'un
sourire, d'une
hésitation
ou d'une ironie
et même
de sentir
le tabac.
L'expressivité
et la fragilité
s'alternent.
Certaines
images du
quotidien
frôlent
l'intimité.
L'écrivain,
assis dans
les dunes
et retirant
du sable de
ses chaussures,
est impuissant,
voire comique.
Il en est
de même
de Simone
de Beauvoir
pieds nus,
un sac à
la main. On
devine des
citadins affrontant
le vent, la
mer et le
sable. Le
photographe
reste toujours
discret et
respectueux
envers ses
modèles.
Les mémoires
de S. de Beauvoir
nous apprennent
que Sartre
écrivait
beaucoup pendant
ses voyages.
Pourtant,
la magie des
photographies
de Sutkus
vient des
reflets du
caractère
de deux écrivains
qui se trouvent
dans un milieu
différent
de celui auquel
il sont habitués.
Leur existence
est examinée
en-dehors
des livres,
des bureaux,
des machines
à écrire,
des feuilles
de papiers,
des éditeurs,
des proches
et des lecteurs.
A Nida, Sartre
et de Beauvoir
sont comme
sur une terre
vierge. A
Nida, Sutkus
fait l'impossible.
Grâce
à une
seule image
photographique,
il interprète
avec beaucoup
de suggestivité
les idées
de Sartre
sur l'être
et le néant
et sur la
liberté
de l'homme.
Sombre et
puissante,
la silhouette
de Sartre
s'avance en
diagonale,
vers l'horizon,
de nulle part
vers nulle
part. Le pas
de l'écrivain
est lourd,
impétueux;
il est penché
en avant.
Cet homme
âgé,
portant des
lunettes,
habillé
comme un citadin
pour une promenade,
ne semble
pas fragile
face à
la nature,
mais il lui
est étranger.
Grand et monumental,
Sartre laisse
une ombre
délicate
et maniérée.
Cette photo
à Nida,
ne serait-elle
pas à
l'origine
de toute la
série
des images
poétiques
et passionantes
de ce voyage
en Lituanie,
en 1965?
Raminta
Jurènaitè
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