SIMONE DE BEAUVOIR: TOUT UN HÉRITAGE...
Télé-Québec
| 10.03. 2002
extraído de Chasseurs d'idées

Depuis sa parution en 1949, l'essai de Simone de Beauvoir sur la condition féminine n'a pas cessé d'être commenté, admiré, caricaturé, critiqué, notamment autour de la célèbre phrase: "On ne naît pas femme, on le devient."

Pour la plupart des féministes contemporaines, l'importance du Deuxième Sexe en tant qu'oeuvre fondatrice ne fait pas de doute. La déconstruction du mythe de l'Éternel féminin menée par Simone de Beauvoir et sa théorie de l'oppression des femmes ont changé radicalement notre façon de concevoir le monde.

À l'aube du 21e siècle, et à mesure qu'on le redécouvre, on s'aperçoit que l'héritage de Simone de Beauvoir — même lorsqu'il s'agit de le contester — demeure d'une richesse infinie pour nous aider à penser un nouveau rapport entre les sexes.

Un tournant dans l'histoire des idées

Dès sa sortie en 1949, Le Deuxième Sexe "fait bruyamment parler de lui" ("Simone de Beauvoir, cinquante ans après; Le deuxième sexe en héritage", Le Monde Diplomatique, janvier 1999, p. 27), écrit Sylvie Chaperon. Jamais un livre écrit par une femme sur les femmes n'aura suscité autant de débats passionnés. Le scandale provoqué par sa publication lui assure un succès immédiat. Vendu à plus de vingt mille exemplaires dès la première semaine, très vite traduit, le livre entame une brillante carrière parmi des millions de lectrices occidentales.

Cinquante ans plus tard, en 1999, un colloque international organisé à Paris pour souligner l'anniversaire de l'oeuvre permettait de prendre la mesure de l'intérêt que suscite encore Le Deuxième Sexe: quelque 130 universitaires de 37 pays (incluant l'Iran) et représentant plusieurs générations ont assisté à cette rencontre.

À l'époque où Simone de Beauvoir publie Le Deuxième Sexe, le sujet de l'oppression des femmes était, c'est le moins qu'on puisse dire, oublié des discours politiques dominants, plus accessoire encore que les problèmes de colonialisme et de racisme. "Bien avant l'apparition du mouvement des femmes, elle a relevé dans Le Deuxième Sexe toutes les questions que les féministes d'aujourd'hui s'efforcent encore de résoudre. Ce livre a littéralement transformé l'existence de milliers de femmes: je ne vois aucun livre qui ait eu un tel impact au cours de ce siècle.", écrit la féministe d'origine norvégienne Toril Moi, qui a consacré une étude à Simone de Beauvoir (Simone de Beauvoir, conflits d'une intellectuelle, p. 5).

"L'introduction du Deuxième Sexe a beau être une vraie analyse conceptuelle, et une analyse bien plus réfléchie que les trois quarts de ce qui, au vingtième siècle, se donne pour de la philosophie, il reste que Simone de Beauvoir n'a pas cherché à la faire reconnaître comme telle" (L'Étude et le Rouet, p. 156), souligne pour sa part la philosophe Michèle Le Doeuff, dans l'étude qu'elle a elle-même dédiée à Simone de Beauvoir. Pour Michèle Le Doeuff, il est clair que si Simone de Beauvoir a renoncé ouvertement à la position de philosophe pour laisser la place à Sartre, cela ne l'a pas empêchée de faire de la philosophie et même de bâtir une oeuvre qui, en décrivant l'oppression des femmes, modifie la pensée sartrienne.

Depuis la parution du Deuxième Sexe, les femmes ont fait des pas énormes. Mais lorsqu'on observe la situation des femmes de plus près, autant dans les pays favorisés que dans les régions les plus pauvres, on s'aperçoit qu'il reste un long chemin à parcourir avant qu'un rapport véritablement égalitaire ne soit établi entre les sexes. Encore aujourd'hui, les femmes portent un fardeau plus lourd en ce qui concerne les tâches quotidiennes reliées à la famille, elles vivent une pauvreté plus grande que les hommes dans tous les pays et elles sont sous-représentées dans la vie politique. L'emprise du système patriarcal est puissante. D'ailleurs, rappelle Pierre Bourdieu, "il n'est sans doute pas d'illustration plus accomplie de la violence symbolique qui est constitutive de la relation traditionelle patriarcale entre les sexes que le fait qu'elle [Simone de Beauvoir] n'appliquera jamais à sa relation avec Sartre son analyse du rapport entre les hommes et les femmes." (Préface à Toril Moi, Simone de Beauvoir, conflits d'une intellectuelle)

La longévité exceptionnelle du Deuxième Sexe ne signifie pas consensus. Depuis sa parution, le livre donne lieu à des clivages irréductibles. "Peu ou prou, partisans et adversaires se situent, génération après génération, de part et d'autre des mêmes lignes de fracture. Pour les supporteurs, les différences qui existent entre les sexes viennent de l'oppression subie par les femmes; les opposants, eux, en tiennent pour une nature féminine différente, dont les sociétés, trop masculines, feraient bien de s'inspirer. Laïques contre catholiques dans les années 50, partisanes de l'égalité contre tenantes de la différence ensuite, féministes contre postmodernistes plus récemment, les débats continuent, rythmés par les flux et reflux des mouvements sociaux" ("Simone de Beauvoir, cinquante ans après; Le deuxième sexe en héritage", Le Monde Diplomatique, janvier 1999, p. 27), écrit Sylvie Chaperon, une autre auteure qui s'est penchée sur Simone de Beauvoir (Les années Beauvoir: 1945-1970, Fayard, Paris, 2000).

Éléments biographiques

Simone de Beauvoir est née à Paris en 1908. Elle fait ses études jusqu'au baccalauréat au très catholique Cours Désir. Préparant l'agrégation, elle étudie la philosophie à la Sorbonne, où elle fait la connaissance de Jean-Paul Sartre en 1929. Cette rencontre déterminante est suivie d'une séparation due à des nominations à Marseille et à Rouen. Elle ne revient à Paris comme professeur de philosophie au lycée Molière qu'en 1936. Elle quitte l'enseignement en 1943 et publie un premier roman, l'Invitée. À partir de 1947, elle voyage aux États-Unis, où elle rencontre Algren, en Afrique et en Europe. Elle reçoit le prix Goncourt en 1954 pour les Mandarins.

Son œuvre théorique (Pyrrhus et Cinéas, 1944; Pour une Morale de l'Ambiguïté, 1947; L'Amérique au jour le jour, 1948; L'Existentialisme et la Sagesse des Nations, 1948; Le Deuxième Sexe, 1949; La Longue Marche, 1957; Djamila Boupacha, en collaboration avec Gisèle Halimi; La Femme Rompue, 1967; La Vieillesse (1970); Tout Compte Fait, 1972; Faut-il Brûler Sade?, 1972) couvre plusieurs domaines. Dans chaque ouvrage, elle multiplie les exemples concrets, empruntés aussi bien à sa vie qu'à la littérature. Cette volonté d'enraciner pensée et projets dans le vécu est aussi présente dans son autobiographie (Mémoires d'une Jeune Fille Rangée,1958; La Force des Choses, 1963; La Force de l'Âge, 1971).

Simone de Beauvoir a milité, aux côtés de Sartre, pour les causes vietnamienne et algérienne. Toute sa vie, elle continue à voyager, en Chine (1955), à Cuba et au Brésil (1960), en Union soviétique (1962), tout en poursuivant la rédaction de ses mémoires. L'une des premières à avoir prôné la légalisation de l'avortement, elle réaffirme sa prise de position en s'associant au bouillonnant MLF au début des années 70. Elle marche en tête des manifestations, signe le manifeste des "343 salopes" qui déclarent avoir avorté, témoigne au procès de Bobigny, crée une chronique sur le "sexisme ordinaire" dans Les Temps modernes et n'hésite pas à mettre sa notoriété au service de la cause en fondant ou présidant diverses associations, dont La Ligue du droit des femmes.
Simone de Beauvoir est morte à Paris en 1986.

Le Deuxième Sexe et sa réception

Selon son propre aveu, Simone de Beauvoir n'était pas "naturellement portée à parler de l'oppression des femmes", ne l'ayant pas connue elle-même. En revanche, elle était tentée par un projet autobiographique. À Sartre, qui l'incite à se poser d'abord la question: qu'a signifié le fait d'être une femme? elle répond: "Rien. Ça n'a pour ainsi dire pas compté." Puis elle commence à réfléchir. Comme le rappelle Mona Ozouf: "Elle (...) vole de surprise en surprise - la première, la plus forte, est de découvrir que toute femme qui entame son autoportrait doit commencer par ce truisme: "Je suis une femme", alors qu'un homme peut paisiblement passer outre. À mesure qu'elle progresse dans ses lectures se modifie aussi, car elle ne fait rien à moitié, sa vision du monde. De tout cela elle émerge avec ce monument, à travers lequel le monde entier va la juger, et qui confirme paradoxalement le "rien" dont elle était étourdiment partie. Être femme, ce n'est rien, en effet, ni essence ni destin. Mais, pour la grande majorité des femmes, ce rien est tout, et voilà de quoi justifier huit cent pages." (Les Mots des femmes, Mona Ozouf, citée par Josyane Savigneau, "1949, la révolution du Deuxième Sexe", Le Monde, 19 janvier 1999, p. 30)

Aujourd'hui, "dans la passion grandissante de la société pour le zapping et les "petites phrases", on a peut-être tendance à oublier qu'il s'agit là d'un énorme travail, écrit Josyane Savigneau dans Le Monde, d'une considérable enquête (comme Beauvoir le fera plus tard sur la vieillesse), minutieuse, structurée, pensée, en plusieurs grandes parties: Destin, Histoire, Mythes, Formation, Situation, Justifications, Vers la libération." ("1949, la révolution du Deuxième Sexe", Le Monde, 19 janvier 1999, p. 30)

Le premier tome du Deuxième Sexe brosse un tableau du rôle de la femme à partir des mythes entretenus notamment par la littérature: elle décortique la représentation de la féminité dans les oeuvres de Montherlant, de Claudel et de Lawrence. Simone de Beauvoir met en lumière la dualité de la femme, partagée entre le rôle traditionnel d'épouse et de mère et celui, pas nécessairement plus libérateur (car tout aussi artificiel), de maîtresse, égérie ou muse de l'homme. La femme, au stade particulier de l'évolution historique dans lequel elle écrit, ne se définit encore que par rapport à l'homme. Elle est l'Autre.

"Avec Le Deuxième Sexe, écrit Toril Moi, Simone de Beauvoir pose une théorie de la différence des sexes radicalement neuve: la théorie selon laquelle "la contradiction spécifique de la condition des femmes se situe dans le conflit entre leur statut d'êtres humains libres et autonomes et le fait qu'elles soient socialisées dans un monde où les hommes les définissent en bloc comme l'Autre."

Le deuxième tome vise plutôt à définir la condition féminine en se fondant sur l'analyse des faits et la situation réelle des femmes: la femme mariée, la mère, la prostituée, la lesbienne, etc. Simone de Beauvoir montre ainsi que l'Éternel féminin est une mythologie issue d'une situation inégalitaire, un instrument au service de l'oppression masculine, qui n'a d'autre fondement que cette domination.

"Opposant l'essence figée du mythe de la féminité à la diversité des conditions réelles de vie des femmes, Beauvoir cherche à démasquer le caractère fictif de la pensée patriarcale. Ce projet polémique fournit également la structure d'ensemble du Deuxième Sexe, dans lequel les mythes patriarcaux du premier volume sont délibérément et de façon provocante mis en balance avec les "expériences vécues" des femmes décrites dans le second." (Simone de Beauvoir, conflits d'une intellectuelle, p. 306)

Pour comprendre le scandale créé par la publication du livre, en 1949, il faut savoir que "depuis les années 30, une politique familiale et maternaliste d'une ampleur jamais égalée se construit patiemment en France. Les allocations familiales, l'allocation de salaire unique, les prêts au mariage, le quotient familial et une myriade d'autres mesures tentent de redresser une natalité durablement effondrée. Le baby boom, exceptionnellement vigoureux, n'apaise pas toutes les craintes et renforce encore l'idéal de la mère au foyer, éducatrice-née d'une famille qu'on espère nombreuse. De la gauche communiste jusqu'à la droite, le natalisme règne en maître..." Or, Simone de Beauvoir "commence son chapitre sur "La mère" par un plaidoyer de 15 pages en faveur de l'avortement libre, elle dénie toute existence à l'instinct maternel et finit par dévaloriser brutalement la fonction maternelle qui, selon elle, aliène les femmes." ("Simone de Beauvoir, cinquante ans après; Le deuxième sexe en héritage", Le Monde Diplomatique, janvier 1999, p. 27). Les chapitres sur "L'initiation sexuelle" et "La Lesbienne" ont aussi de quoi choquer. Car Simone de Beauvoir ose décrire, sans euphémisme, la sexualité des femmes. Elle parle du vagin, du clitoris, des règles, du plaisir féminin.

"Le titre, pour l'époque, était osé. Pour ma génération, extrêmement refoulée, ce livre qui parlait ouvertement du corps, du sexe en particulier, qui prenait la femme comme telle en considération, était un livre quasiment interdit", raconte la philosophe française Sarah Kofman dans un entretien accordé en 1993 à Catherine Rodgers. "On le lisait en cachette. À l'époque, "sexe" me frappait plus que "deuxième". Maintenant, c'est "deuxième" qui m'intéresse." (Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, un héritage admiré et contesté, p. 176)

En 1949, lorsque paraissent les premiers chapitres du livre dans Les Temps Modernes, les réactions ne se font pas attendre. "François Mauriac demande à la "une" du Figaro si "L'initiation sexuelle de la femme est à sa place au sommaire d'une grave revue littéraire et philosophique". Les communistes ne sont pas en reste: Jean Kappa, ancien élève de Sartre devenu le directeur de La Nouvelle Critique, dénonce "la basse description graveleuse, l'ordure qui soulève le coeur". D'article en article, Le Deuxième Sexe devient un "manuel d'égoïsme érotique", un manifeste d'"égotisme sexuel", on se scandalise des "hardiesses pornographiques" qu'il contient, et son auteure est qualifiée de "suffragette de la sexualité" ou d'"amazone existentialiste"." ("Simone de Beauvoir, cinquante ans après; Le deuxième sexe en héritage", Le Monde Diplomatique, janvier 1999, p. 27)

Il faut dire aussi que Sartre est alors au faîte de sa gloire et que selon l'usage patriarcal, Simone de Beauvoir est d'abord perçue comme la compagne de Jean-Paul: des journalistes la surnomment "Notre-Dame-de-Sartre" ou la "Grande Sartreuse". Selon Sylvie Chaperon, "la violence de la polémique tient aussi à la guerre froide qui déchire alors les milieux culturels. Sartre et Les Temps modernes, qui ont choisi le non-alignement, essuient les feux nourris des deux camps rivaux, réunis dans l'hallali contre Le Deuxième Sexe." ("Simone de Beauvoir, cinquante ans après; Le deuxième sexe en héritage", Le Monde Diplomatique, janvier 1999, p. 27)

Avec l'apaisement de la guerre froide et le Goncourt, décerné en 1954 aux Mandarins, Simone de Beauvoir retrouve bonne presse. Ses Mémoires rencontrent un public fidèle et assurent une durable notoriété au Deuxième Sexe. "L'influence de l'oeuvre déborde précocement et largement les frontières hexagonales. Traduite en allemand dès 1951, en anglais et en japonais dès 1953, ces nouvelles versions commencent chacune leur trajectoire propre. [...] Ailleurs, les réactions sont très diverses. L'enthousiasme domine en Suisse, où les femmes n'avaient toujours pas le droit de vote, mais la discrétion est de règle dans le très catholique Québec de l'époque, soumis à l'index. Dans l'Amérique du sénateur McCarthy, lecteurs et lectrices sont mis en garde par de sévères critiques. Dans l'Espagne de Franco, où circule depuis 1962 la traduction venue d'Argentine, ils prennent le risque de la clandestinité. Ailleurs, en Russie ou en Allemagne de l'Est, il leur faudra attendre la chute des régimes communistes pour disposer d'une traduction." ("Simone de Beauvoir, cinquante ans après; Le deuxième sexe en héritage", Le Monde Diplomatique, janvier 1999, p. 27)

Lors du colloque de Paris sur Simone de Beauvoir, la présentation de la sociologue québécoise Francine Descarries commençait ainsi: "J'aurais bien aimé débuter ce bref exposé en affirmant, à l'instar des propos tenus récemment par Sylvie Chaperon dans le Monde diplomatique qu'au moment de sa parution, en 1949, Le Deuxième Sexe avait "bruyamment fait parler de lui" au Québec, qu'il avait causé toute une commotion ou encore que ses thèses avaient été discutées, acclamées, réfutées, voire honnies. Or il n'en est rien. Au contraire. C'est un silence orchestré par les interdits religieux et un climat intellectuel figé qui accueillera l'oeuvre. Bien sûr, au fil des ans, comme dans plusieurs autres pays, Le Deuxième Sexe sera élevé au rang de p