C’était
au début
de 1999, au
Quartier latin.
Une jeune
femme avait
fait spécialement
le voyage
depuis l’Espagne
pour être
présente
au colloque
organisé
pour les cinquante
ans de la
parution du
Deuxième
Sexe[1].
Elle venait
juste de lire
l’ouvrage,
on n’est
pas près
d’oublier
ses mots:
"Personne
ne m’avait
prévenue.
Je viens de
comprendre
que je suis
une femme
dans un monde
d’hommes...
"Page
195 des Années
Beauvoir,
Sylvie Chaperon
écrit
: "À
partir de
1949, les
femmes vont
adhérer
au Deuxième
Sexe par cercles
concentriques
et chronologiques"[2].
Histoire sans
fin, celle
d’une
expérience
de révolte
intime comme
dévoilement,
déplacement,
reconstruction
du passé,
de la mémoire,
du sens ;
histoire aussi,
en une autre
acception:
celle du sort
d’un
livre posant
l’émancipation
des femmes
dans un "entre
deux mondes"
(entre le
combat féministe
des années
trente et
celui des
années
MLF), et dans
le "pire
moment"
possible,
celui de la
régression
"maternaliste"
qui suivit
la libération
du pays. Le
mérite
premier du
travail de
Sylvie Chaperon
est, justement,
de pointer
l’extraordinaire
rupture que
constitue
le Deuxième
Sexe dans
une société
où
étaient
plus que prégnantes
autant les
idées
de la droite
catholique,
qui se mobilise
pour le retour
des femmes
au foyer,
que celles
des communistes,
alors durablement
convertis
à "la
défense
de la famille"
et au combat
contre la
contraception...
Bien
mieux que
la (pourtant
forte) exégèse
d’un
texte, dont
la force propulsive
inépuisée
tient à
la récusation
de tout déterminisme
biologique
ou dessein
divin —"Être,
c’est
être
devenu, c’est
avoir été
fait tel qu’on
se manifeste"...
— les
Années
Beauvoir s’attachent
surtout à
la réception
du livre :
à la
fois du côté
du "
scandale "
qu’il
provoqua (de
François
Mauriac considérant
qu’il
"atteint
les limites
de l’abject"
à Jean
Kanapa parlant
d’"exaltation
de la dépravation
sexuelle"
et de "nihilisme
national"),
et du côté
où
il rencontra,
peu à
peu, presque
de manière
souterraine,
"le vécu
secret des
femmes face
à leur
mari, leurs
enfants, leur
maison, leur
corps".
En ce sens,
Le Deuxième
Sexe
cristallise
l’esprit
de toute une
génération
de femmes,
leur refus
d’"un
destin figé"
et des images
qui lui étaient
— lui
sont encore?
— associées.
Il donne alors
des mots à
une parole
balbutiante,
"celle
que les femmes
commencent
à énoncer
à propos
de leur propre
corps, de
leur sexualité
et des grossesses"...
Ce faisant,
Sylvie Chaperon
met en évidence
non seulement
en quoi Simone
de Beauvoir
joua un rôle
essentiel
dans l’émergence
d’un
nouveau féminisme,
mais combien
Le Deuxième
Sexe
continue de
parler à
celles et
ceux qui interrogent
les ressorts
de la "domination
masculine"
dans le monde
d’aujourd’hui...
Jean-Paul
Monferran
_______________________
[1]
Voir notamment
l’Humanité
du 28 janvier
1999.
[2]
Sylvie Chaperon,
les Années
Beauvoir,
1945-1970,
Éd.
Fayard.