LE "SCANDALE" BEAUVOIR...
Jean-Paul Monferran
| 31.03.2000
extraído de l'Humanité

C’était au début de 1999, au Quartier latin. Une jeune femme avait fait spécialement le voyage depuis l’Espagne pour être présente au colloque organisé pour les cinquante ans de la parution du Deuxième Sexe[1]. Elle venait juste de lire l’ouvrage, on n’est pas près d’oublier ses mots: "Personne ne m’avait prévenue. Je viens de comprendre que je suis une femme dans un monde d’hommes... "Page 195 des Années Beauvoir, Sylvie Chaperon écrit : "À partir de 1949, les femmes vont adhérer au Deuxième Sexe par cercles concentriques et chronologiques"[2]. Histoire sans fin, celle d’une expérience de révolte intime comme dévoilement, déplacement, reconstruction du passé, de la mémoire, du sens ; histoire aussi, en une autre acception: celle du sort d’un livre posant l’émancipation des femmes dans un "entre deux mondes" (entre le combat féministe des années trente et celui des années MLF), et dans le "pire moment" possible, celui de la régression "maternaliste" qui suivit la libération du pays. Le mérite premier du travail de Sylvie Chaperon est, justement, de pointer l’extraordinaire rupture que constitue le Deuxième Sexe dans une société où étaient plus que prégnantes autant les idées de la droite catholique, qui se mobilise pour le retour des femmes au foyer, que celles des communistes, alors durablement convertis à "la défense de la famille" et au combat contre la contraception...

Bien mieux que la (pourtant forte) exégèse d’un texte, dont la force propulsive inépuisée tient à la récusation de tout déterminisme biologique ou dessein divin —"Être, c’est être devenu, c’est avoir été fait tel qu’on se manifeste"... — les Années Beauvoir s’attachent surtout à la réception du livre : à la fois du côté du " scandale " qu’il provoqua (de François Mauriac considérant qu’il "atteint les limites de l’abject" à Jean Kanapa parlant d’"exaltation de la dépravation sexuelle" et de "nihilisme national"), et du côté où il rencontra, peu à peu, presque de manière souterraine, "le vécu secret des femmes face à leur mari, leurs enfants, leur maison, leur corps". En ce sens, Le Deuxième Sexe cristallise l’esprit de toute une génération de femmes, leur refus d’"un destin figé" et des images qui lui étaient — lui sont encore? — associées. Il donne alors des mots à une parole balbutiante, "celle que les femmes commencent à énoncer à propos de leur propre corps, de leur sexualité et des grossesses"... Ce faisant, Sylvie Chaperon met en évidence non seulement en quoi Simone de Beauvoir joua un rôle essentiel dans l’émergence d’un nouveau féminisme, mais combien Le Deuxième Sexe continue de parler à celles et ceux qui interrogent les ressorts de la "domination masculine" dans le monde d’aujourd’hui...

Jean-Paul Monferran

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[1] Voir notamment l’Humanité du 28 janvier 1999.

[2] Sylvie Chaperon, les Années Beauvoir, 1945-1970, Éd. Fayard.