Plus
sartrienne
que Sartre,
elle lui voua
sa vie. Mais
son oeuvre,
sa pensée,
son indépendance,
son énergie
sont d'elle,
et d'elle
seule. Voici,
étape
par étape,
son itinéraire
de femme libre.
"Je pense
que personne
n'a eu d'influence
sur Sartre.
Moi non plus
d'ailleurs...
Il m'expliquait
toutes ses
théories
au fur et
à mesure
qu'il les
avait dans
la tête...
Je discutais
avec lui,
mais je pourrais
dire qu'il
se discutait
à moi-même..."
Montparnasse,
22 mars 1983.
La dame de
75 ans qui
répond
aux questions
sur Sartre
n'esquive
jamais, n'enjolive
pas. Elle
cherche. On
croit qu'elle
a tout écrit,
tout dit dans
ses livres
autobiographiques,
que sa mémoire
s'est arrêtée
là,
dans ses bilans.
Et puis on
la trouve
prête
à rebondir,
toujours.
Dès
juillet 1929,
Simone de
Beauvoir fut
une déviante.
A 21 ans,
c'est la plus
jeune des
agrégatifs
de philosophie.
Autour d'elle,
des normaliens
de trois ou
quatre ans
ses aines:
Raymond Aron,
Maurice de
Gandillac,
Paul Nizan,
Georges Politzer,
Maurice Merleau-Ponty,
René
Maheu, Jean-Paul
Sartre. "Rigoureuse,
précise,
exigeante
et technicienne",
reconnaissent
certains.
"Sympathique,
jolie, mail
mal habillée",
lancera un
Sartre déjà
provocateur.
Mais, très
vite, préparant
avec elle
les épreuves
orales de
l'agrégation,
il dut convenir
qu'intellectuellement
"elle
tenait la
route".
Sartre fut
reçu
premier, elle
deuxième.
Mais le professeur
Lalande, président
du jury, expliqua
à ses
collègues
que si Sartre
possédait
d'incontestables
qualités
intellectuelles,
la philosophe,
c'était
elle.
A Marseille,
puis à
Rouen, elle
est professeur
de philosophie.
Là
encore, c'est
un professeur
à part.
Ses élèves,
elle en fait
des amies,
les invite
à de
grandes promenades
à pied
dans la campagne,
à des
discussions
au café,
intégrant
le professionnel
et le privé.
Parmi ses
collègues
préférées,
Colette Audry,
qui pourtant
ne parviendra
pas à
obtenir son
adhésion
au syndicat
d'enseignants.
Tout comme
Sartre, d'ailleurs,
Simone de
Beauvoir reste,
pendant les
années
30, dans une
période
d'apolitisme
marginal,
observant
la société
provinciale
avec dégoût
et méfiance
depuis leurs
postes d'observation
privilégiés,
les cafés,
trouvant dans
les faits
divers les
plus rocambolesques
de l'époque
l'affaire
Violette Nozières
ou celle des
soeurs Papin
— des
chefs d'accusation
rédhibitoires
contre la
convention,
l'hypocrisie
et la bêtise
bourgeoises.
En 1933, Sartre
est à
Berlin: elle
lui rend visite.
Initiation
à la
phénoménologie:
il lit, cherche,
s'enferre
dans les méandres
de son premier
livre. Elle
intervient
"C'est
trop guindé.
c'est mort,
c'est un français
de marbre."
Il travaille,
travaille
encore, transforme
sous ses conseils,
publie enfin
La Nausée
en 1938.
Désormais,
leur couple
est une équipe,
une équipe
polyvalente:
Sartre rentre
de captivité
en février
1941, décidé
à l'action
pour "chasser
les Allemands
hors de France".
A sa suite,
Simone de
Beauvoir ouvre
les yeux sur
l'urgence
de l'action.
Années
d'occupation,
à Paris,
c'est le tourbillon
des rencontres,
l'époque
des grandes
privations
et des innombrables
fiestas. Elle
publie son
premier roman,
L'Invitée,
en 1943: le
couple d'écrivains
est introduit
dans tous
les cercles
artistiques
de la capitale.
Elle rencontre
Camus, Queneau,
Merleau-Ponty,
Picasso, Giacometti,
Cocteau, Leiris.
Toutes ces
rencontres,
ces relations,
elle les filtre,
les assimile,
les exploite
et consigne
tout dans
son journal:
"Nous
nous promettions,
écrit-elle
de cette période,
de demeurer
à jamais
ligués
contre les
systèmes,
les idées,
les hommes
que nous condamnions;
leur défaite
allait sonner;
l'avenir qui
s'ouvrirait
alors, il
nous appartiendrait
de le construire
peut-être
politiquement,
en tout cas
sur le plan
intellectuel:
nous devions
fournir à
l'après-guerre
une idéologie."
En octobre
1945, naît
leur journal
Les Temps
Modernes,
directement
issu de toutes
les discussions
des années
30, puis de
la guerre.
Elle devient
dramaturge,
journaliste,
théoricienne,
à côté
de Sartre,
qui s'installe
dans une phase
absolument
hégémonique
sur la pensée
française.
Leur groupe
se développe
et s'impose
dans une France
déboussolée
par la guerre.
On les encense,
on les imite,
on les hait;
c'est la mode
et la contre-mode
des "existentialistes"
scandaleux
qu'on n'a
pas lus, qu'on
n'a jamais
rencontrés.
mais que la
presse de
droite —
la presse
communiste
aussi —
caricature
quotidiennement.
On fera d'eux
des mauvais
Français,
des traîtres,
des dépravés
qui traînent
dans les cafés
de Saint-Germain-des-Prés.
De fait, ils
travaillent
plus que jamais,
dans un petit
appartement
bourgeois
de la rue
Bonaparte,
chez la mère
de Sartre.
Et Les
Temps Modernes
développent
ses rubriques,
ses numéros
spéciaux,
son pouvoir,
s'exporte
en Italie,
en Amérique,
en Allemagne:
c'est l'affirmation
de la littérature
comme fonction
sociale, l'apologie
de la littérature
engagée.
Autour de
ce courant,
les signatures
de Camus,
de Vian, de
Moravia, de
Leiris, de
Ponge, de
Beckett, de
Soupault,
de Blanchot,
de Queneau,
de Nathalie
Sarraute ou
de jeunes
écrivains
encore méconnus
comme Violette
Leduc et Jean
Genet. Au
centre du
groupe, de
la "famille
sartrienne",
Simone de
Beauvoir construit
la cohésion
du système.
Nullement
atteinte par
le succès
de Sartre,
elle dissèque
tous ses textes,
maintient
sans faille
la pression
de ses critiques.
En 1947, elle
va vers la
quarantaine,
découvre
l'Amérique,
se lie avec
Nelson Algren:
nouveaux territoires,
nouvelles
relations.
Explorant
pour son compte
tout ce qui
stimule son
insatiable
boulimie culturelle,
elle va, un
certain temps,
dériver
quelque peu
de Sartre,
naviguer en
partie pour
elle-même.
Ce sont les
tournées
de conférences
en Amérique
du Nord, les
voyages avec
Algren, la
fréquentation
des écrivains
américains
comme Mary
Mac Carthy
ou Richard
Wright. Affirmation
de sa propre
puissance
intellectuelle,
de son autonomie,
de sa pleine
identité
de femme écrivain.
Produit de
cette grande
période,
Le Deuxième
Sexe
parait en
France en
1948, cinq
ans plus tard
aux États-unis.
En France
cette analyse
au scalpel
de la condition
féminine
provoque une
véritable
scandale;
en Amérique,
c'est le triomphe.
Le public
français,
pourtant,
va consacrer
son talent
littéraire:
elle obtient
le Goncourt
en 1954 pour
Les Mandarins,
une sorte
de saga des
intellectuels
de gauche
dans leurs
années
héroïques.
Retour sur
soi et engagement
militant après
tant de succès,
tant de voyages,
après
la rupture
avec Algren,
c'est la découverte
d'une autre
topographie
intellectuelle.
Elle écrit
ses Mémoires,
patiemment,
scrupuleusement:
récit
de l'enfance,
de l'adolescence,
puis bientôt
de tout le
groupe des
Temps
Modernes.
Elle décrit
avec minutie
et transparence,
hyperlucide,
imperturbable.
Elle racontera
aussi la mort
de son amie
d'enfance,
la mort de
sa mère
et ses histoires
d'amour et
ses propres
souffrances.
Comme si,
par l'écriture,
auscultant
sa douleur,
elle bravait
chacune de
ses crises
: affective,
intellectuelle,
politique.
Et puis, avec
Lanzmann,
avec Sartre,
elle milite
pour le FLN
pendant la
guerre d'Algérie
et reprend
les voyages:
Chine, Cuba,
Brésil,
Japon, Proche-Orient,
pays de l'Est.
Une tournée
dans le monde
entier, conférences,
articles,
livres, dialogues
avec les chefs
d'État,
soutien aux
pays du tiers
monde, manifestations,
congrès,
discours.
Retour sur
soi et engagement
militant:
elle tient
les deux bouts
de la chaîne.
A l'écoute
d'elle-même,
à l'écoute
du présent.
Il y aura
enfin les
années
gauchistes,
le féminisme
actif. Et
rien ne parait
arrêter
la sexagénaire
que l'on vient
consulter,
du monde entier,
comme la référence
essentielle;
elle reçoit,
conseille,
signe, organise,
chaque fois
que se profile
un combat
féministe.
Quoi qu'il
arrive, elle
est au front.
Comité
de rédaction
des
Temps
Modernes,
déjeuners
réguliers
avec les amis
de toujours,
vacances trois
fois par an,
au rythme
infaillible
du calendrier
scolaire.
Après
la mort de
Sartre, elle
étonne
tout le monde
en reprenant
la plume:
elle écrit
La Cérémonie
des Adieux
— chronique
des dernières
années
du philosophe
et édite
les Lettres
au Castor
et à
Quelques Autres,
anthologie
de sa correspondance.
"Sa mort
nous sépare,
écrit-elle
alors. Ma
mort ne nous
réunira
pas. C'est
ainsi; il
est déjà
beau que nos
vies aient
pu si longtemps
s'accorder."
Elle est devenue
Simone de
Beauvoir comme
une conquête,
comme une
victoire.
Elle est devenue
Simone de
Beauvoir contre
son milieu,
et contre
sa famille.
Elle est devenue
Simone de
Beauvoir avec
et contre
Sartre, dans
la permanente
recherche
d'un territoire
à elle,
à la
fois autonome
et mitoyen.
Elle est revenue
Simone de
Beauvoir contre
l'opinion
publique et
le qu'en-dira-t-on.
Associant
à la
rigueur et
à l'activité
d'une philosophe
les passions
et parfois
les excès
d'une femme.
Accumulant
les expériences,
les crises,
les blessures,
et imposant,
de livre en
livre, une
présence,
une voix,
un exemple.
A. Cohen-Solal
©1995
Le Nouvel
Observateur
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