Aujourd'hui,
les femmes
occidentales
sont en deuil.
Pas seulement
les millions
de lectrices
du Deuxième
Sexe,
mais aussi
toutes les
autres, qui
ont bénéficié
sans le savoir
des analyses
révolutionnaires
de Simone
de Beauvoir
et de son
combat acharné
pour l'égalité
des sexes.
Nous
avions 15
ou 16 ans
quand, jeunes
filles bien
rangées
de notre classe
de seconde,
nous avons
découvert
Le Deuxième
Sexe.
Je ne crois
pas qu'il
y eut un seul
autre livre
que nous ayons
autant commenté
et admiré
que celui-ci.
En racontant
l'histoire
de l'oppression
des femmes,
en faisant
voler en éclats
le concept
de nature
féminine
, Simone de
Beauvoir nous
a libérées
d'un carcan
millénaire.
Je me souviens
qu'en lisant
je me sentais
effectivement
des ailes.
Le message
si clair et
si juste a
été
entendu par
toute ma génération.
Faites comme
moi, disait-elle,
n'ayez pas
peur. Partez
à la
conquête
du monde:
il est a vous.
Cette
leçon
nous est apparue
comme l'évidence
sur laquelle
on ne pourrait
plus jamais
revenir. D'un
coup de baguette
magique, Simone
de Beauvoir
mettait fin
au dogme millénaire
de la sacro-sainte
division sexuelle
du travail,
et par-là
même
à l'un
des fondements
du patriarcat.
Les conservateurs
de toute obédience
pouvaient
bien s'insurger,
dorénavant
plus rien
ne pourrait
nous convaincre
que le foyer
était
notre royaume,
le ménage
et le maternage
notre destin
obligé.
Par ses écrits
et ses actes,
Simone de
Beauvoir faisait
la preuve
du contraire.
Tout
naturellement,
elle devint
un modèle
pour ses lectrices.
Nous rêvions
d'avoir son
audace, son
courage et
sa liberté.
Militantes
ou non, nous
devenions
féministes
pour dénoncer,
publiquement
ou dans l'intimité,
les multiples
oppressions
dont elle
nous avait
rendues conscientes.
Ce faisant,
nous n'étions
pas seulement
ses porte-voix,
nous nous
sentions également
ses filles
spirituelles.
Si Pierre
Mendès
France et
Sartre ont
incarné
l'idée
de justice
— notamment
par leur combat
contre le
colonialisme
—, Simone
de Beauvoir
trône
à côté
d'eux dans
notre panthéon
par sa lutte
contre le
sexisme. A
nos yeux,
elle aussi
incarne la
belle idée
de justice
parce qu''elle
nous a ouvert
les chemins
de la liberté.
Quel
paradoxe,
mais quelle
victoire aussi,
que cette
femme qui
n'a jamais
voulu d'enfant
se retrouve
effectivement
la mère
spirituelle
de millions
de filles
dans le monde!
Car même
si certaines
ont par la
suite pris
quelque distance,
voire rompu
avec elle,
elles savent
bien que c'est
une partie
essentielle
d'elles-mêmes
qu''elles
enterrent
aujourd'hui.
Le terreau
qui nous a
permis d'être
ce que nous
sommes devenues.
Certains
ne manqueront
pas de souligner
que les obsèques
de Simone
de Beauvoir
sont aussi
celles du
féminisme.
Mais, si tel
est le cas,
il n'y a pas
lieu d'être
triste. Cela
signifie tout
simplement
qu'elle a
mené
à leur
terme toutes
les luttes
idéologiques
et qu''en
fin de compte
elle a rendu
possibles
toutes les
victoires.
Chère
conquérante
de terres
inconnues
— et
non encore
totalement
conquises
—, reposez
en paix. Vos
filles ne
vous oublieront
pas.
E.
B.
©1995
Le Nouvel
Observateur
Reproduced
by kind permission
of Le Nouvel
Observateur.
Elisabeth
Badinter 'Femmes,
vous lui devez
tout' Le Nouvel
Observateur
18-24 April
1986, p. 39.