Le
Castor n'est
plus. Mais,
par son oeuvre
et son combat,
elle ne disparaît
pas.
Il
est peu de
femmes qui
aient autant
vécu
dans le siècle
que Simone
de Beauvoir,
peu d'hommes
non plus,
bien évidemment.
Des Mémoires
d'une Jeune
Fille Rangée
à La
Cérémonie
des Adieux
, les Mémoires
qu'elle a
rédigées
témoignent,
au-delà
de la qualité
du texte,
d'une rare
finesse d'analyse
psychologique.
Reconnaissant
qu'à
l'opposé
de Sartre
"elle
n'avait pas
si envie que
cela de faire
de la philosophie",
elle ajoutait:
"J'ai
écrit
dans d'autres
champs, j'ai
parlé
des personnes,
je les ai
touchées,
et cela me
suffit."
C'est
vrai, et c'est
bien le paradoxe
de leurs vies,
au Castor
et à
lui, que ce
soit elle
peut-être
qui, avec
Le Deuxième
Sexe,
ait plus d'impact
dans ce siècle
que lui. En
effet, en
parlant des
femmes comme
elle le fit,
en démythifiant
la femme comme
création
culturelle,
pour laisser
la vie aux
femmes en
devenir, Simone
de Beauvoir
a parlé
de nous et
nous a touchées,
bouleversées.
Des
pages-barricades
Elle a un
à un
rejeté
tous les grands
mythes fondateurs
de l'oppression:
l'infériorité
intellectuelle,
la passivité
sexuelle des
femmes et
l'instinct
maternel.
En ne cherchant
pas comment
on est une
femme mais
comment on
le devient,
elle ne proposait
pas une vision
manichéenne
du monde opposant
d'horribles
oppresseurs
mâles
à de
sympathiques
victimes,
car la dialectique
du maître
et de l'esclave
ne s'exerce
jamais aussi
bien qu'entre
hommes et
femmes condamnés
à coexister.
Elle offrait
"seulement"
à chaque
femme la possibilité
de vivre comme
sujet conscient.
Elle ne pensait
pas au départ
écrire
Le Deuxième
Sexe:
il s'est imposé
quand, voulant
rédiger
ses premières
Mémoires,
elle s'interrogea
sur ce que
signifiait
" être
femme".
De cette question
apparemment
saugrenue,
en tout cas
à cette
époque,
en 1949, est
née
cette oeuvre
profondément
libératrice,
qui associe
la conscience
d'une oppression
insupportable
à une
théorie
cohérente
susceptible
de l'expliquer.
Comme Maïakovski
écrivit
en son temps
des vers-tocsins,
elle publia
des pages-barricades
contre le
sexisme, bien
que son livre
n'eut à
l'origine
aucune intention
"militante".
"Il
est absurde
de prétendre
que l'orgie,
le vice, l'extase,
la passion
deviendraient
impossibles
si l'homme
et la femme
étaient
concrètement
des semblables;
les contradictions
qui opposent
la chair à
l'esprit,
l'instant
au temps,
le vertige
de l'immanence
à l'appel
de la transcendance,
l'absolu du
plaisir au
néant
de l'oubli
ne seront
jamais levées;
dans la sexualité
se matérialiseront
toujours la
tension, le
déchirement,
la joie, l'échec
et le triomphe
de l'existence.
Affranchir
la femme,
c'est refuser
de l'enfermer
dans les rapports
qu'elle soutient
avec l'homme,
mais non les
nier; qu'elle
se pose pour
soi, elle
n'en continuera
pas moins
à exister
pour lui:
se reconnaissant
mutuellement
comme sujet,
chacun demeurera
cependant
pour l'autre
un autre[1]."
Richesse
d'une oeuvre
et d'un combat
La force de
Simone de
Beauvoir,
au-delà
de la qualité
de son analyse,
réside
dans la richesse
littéraire
de ses textes.
Elle se lit
avec un grand
plaisir, décrit
avec bonheur
son adolescence
des années
des années
vingt, le
Saint-Germain
des années
trente, puis
la chronique
de sa vie
au côté
de Sartre,
de leurs engagements,
de leurs débats,
de leurs espoirs.
Le regard
qu'elle pose
sur le monde
n'est jamais
cynique ou
lointain.
Elle est toujours
restée
à contre-courant
des modes,
hors des dérives
des derniers
découvreurs
du Goulag,
très
solidement
ancrée
à gauche.
Son féminisme,
militant depuis
que le mouvement
des femmes
prit son essor
au début
des années
soixante-dix,
contribua
certainement
à maintenir
sa "ligne
de force".
Engagée
dans la lutte
quotidienne
des femme
pour la liberté
de l'avortement,
pour le droit
au travail,
contre le
viol et sa
banalisation.
contre le
sexisme, elle
n'était
pas disposée
à ces
dérives.
Elle
a raconté
la mort de
manière
rare: celle
de sa mère
dans Une
Mort Très
Douce
(1964), celle
de son compagnon
dans La
Cérémonie
des Adieux
qu'elle concluait
ainsi: "Sa
mort nous
sépare.
Ma mort ne
nous réunira
pas. C'est
ainsi: il
est déjà
beau que nos
vies aient
pu si longtemps
s'accorder."
Elle
parla aussi
de la vieillesse,
ce qui dut
paraître
à plus
d'un de nos
contemporains.
Mais elle
ne connaissait
pas de sujet
tabou. Avec
L'Invitée
ou La
Femme Rompue,
elle prolongea
des situations
qu'elle avait
évoquées
dans Le
Deuxième
Sexe.
Le prix Goncourt
qu'elle reçut
pour Les
Mandarins
en 1954 souligne
son talent
d'écrivain,
que son engagement
fèministe
ne saurait
occulter.
Simone
de Beauvoir
nous est infiniment
proche, par
ce qu'elle
a révélé
de la condition
des femmes,
par ce qu'elle
a choisi de
décrire
comme situations,
comme sentiments
et comme contradictions,
par ce qu'elle
a choisi d'être:
une femme
libre, une
intellectuelle
engagée;
une militante
féministe.
Le
pseudo-éloge
funèbre
que lui firent
Chirac, Léotard
ou Lang, au
soir de sa
disparition,
avait une
odeur de soufre.
"Bon
débarras",
semblent-ils
s'être
exclamés
en choeur,
voyant dans
son décès
le symbole
de la "fin
d'une époque".
Ce faisant,
ces oiseaux
se sont trompés
de presque
un demi-siècle:
car si Simone
de Beauvoir
a bien marqué
la fin d'une
époque,
ce n'était
pas en mourant,
mais en 1949.
Depuis Le
Deuxième
Sexe,
messieurs,
plus rien,
en effet,
n'est comme
avant...
Natacha
Brink
©1995
Rouge
_______________________
[1]
Le
Deuxième
Sexe,
tome II, page
503.