UNE TÂCHE POUR LES FEMMES: VIVRE
Claudine Serre
| 10-11.01.1978
publicado originalmente em Le Monde | extraído de Languages at Southampton University

Dans son premier roman, L'Invitée , paru en 1943, les personnages principaux de Simone de Beauvoir sont des femmes. Mais il faut attendre Le Deuxième Sexe, six ans plus tard, pour qu'elle mette en cause, de façon cette fois explicite, la condition féminine.
Rien, dans sa vie d'alors, ne dictait une telle attitude. Ne vivait-elle pas parmi des intellectuels, au milieu d'hommes qui la traitaient en égale? Il s'agit donc d'une réflexion théorique. L'expérience viendra plus tard. Pourtant, c'est dans Le Deuxième Sexe que Simone de Beauvoir découvre cette réalité historique, cette idée qui l'a rendue célèbre: la femme.

Cet essai de mille pages peut se résumer ainsi: les femmes, dans leur majorité, ont toujours été tenues à l'écart de la marche du monde, privées d'une vie autonome par les hommes qui se jugeaient seuls capables de régler le cours des choses. A partir de ce constat, plusieurs idées-clés structurent l'ouvrage: la force des mythes culturels qui ont servi aux hommes à perpétuer la sujétion des femmes, le rôle du mariage et de la famille comme lieux d'oppression, les tabous et l'absence de liberté qui marquent la vie sexuelle. L'inégalité des relations entre les sexes repose depuis l'Antiquité sur le mythe de "l'éternel féminin": toute femme devrait ainsi tenter de rejoindre l'essence biologique qui serait à l'origine même de sa création.

Mais ses particularités morphologiques et sexuelles ne suffisent pas à justifier une quelconque infériorité par rapport à l'homme. Sa soumission à celui-ci n'est qu'un phénomène de société: "On ne naît pas femme, on le devient", affirme Simone de Beauvoir, analysant longuement les raisons millénaires qui accordent la suprématie "non au sexe qui engendre mais à cellui qui tue". Sa conclusion emprunte une démarche existentialiste: Il importe de dépasser tous les mythes et de poser l'existence des femmes comme libre et authentique. Puisque rien n'est déterminé à l'avance pour les femmes et que "l'éternel féminin" était un leurre alors tout est possible. Par son action, la femme peut à tout moment, si elle le veut, modifier sa situation. Cette action, en retour, justifiera son existence, c'est-à-dire sa liberté. Le jour où les femmes accepteront cette réalité, elles seront sur le chemin de leur libération.

La lecture du Deuxième Sexe suscite un tollé parmi les hommes: "La violence de ces réactions, dit-elle, et leur bassesse m'ont laissée perplexe." Du côté des femmes, elle est ressentie au contraire comme une délivrance. Celles-ci éprouvent pour la première fois le droit à une existence différente. En les aidant à rompre leur isolement, à surmonter leur résignation, l'ouvrage exprime déjà en soi un combat féministe. Et la condition féminine ne sera plus absente des écrits de Simone de Beauvoir.

D'un roman à l'autre, ses héroïnes affrontent les mêmes angoisses, les mêmes difficultés que les femmes dans la réalité. Elles se cherchent, parfois se mentent, comme l'amoureuse et la narcissique du Deuxième Sexe; d'où leurs luttes, leurs tâtonnements. Souvent, deux sortes de femmes s'opposent par leur caractère: Anne, l'héroïne des Mandarins, assume ses désirs même contradictoires, la recherche de l'authenticité; Paule, l'amoureuse, se berce au contraire dans l'illusoire glorification de l'autre — en l'occurrence l'homme. Elle ne lutte pas pour son épanouissement personnel, ni pour son métier.

Suivent d'autres ouvrages où Simone de Beauvoir met en scène des femmes ordinaires et leur donne la parole. Elle apporte, sous forme de nouvelles (La Femme Rompue, 1967), et dans un roman incompris du public (Les Belles Images, 1966), des témoignages de leur malheur et de leur solitude. Le style veut être la voix première de leur existence. Laurence, dans Les Belles Images, et Monique, dans La Femme Rompue, isolées dans leur cinéma intérieur, se laissent étouffer par la vie quotidienne et domestique jusqu'à l'asphyxie. La quarantaine pour Laurence, la cinquantaine pour Monique ; des vies vides et solitaires qui se fragmentent dans le désespoir.

Pudeur

Les nouvelles de La Femme Rompue annonçaient, dans le style le plus simple, la recherche d'un féminisme immergé dans le quotidien. C'est à cette époque, en 1966, que Simone de Beauvoir retrouve au cours d'entretiens avec Francis Jeanson un mot oublié depuis Le Deuxième Sexe: le féminisme, "une manière de vivre individuellement et une manière de lutter collectivement
[1]".

Après mai 1968, et avec l'apparition d'une nouvelle "avant-garde", celle des femmes, l'engagement féministe de Simone de Beauvoir ne se limite plus à l'écriture. L'intiative du MLF, qui scandalise au début une partie de l'opinion publique, la séduit, car ces femmes ne connaissent pas la pudeur si longtemps recommandée par les hommes: "Le noveau féminisme est au contraire radical, il reprend les mots d'ordre de mai 1968: changer la vie aujourd'hui même. Ne pas miser sur l'avenir mais agir sans attendre".

Le militantisme prend alors la première place dans la vie de Simone de Beauvoir. Elle est physiquement présente dans tous les combats la liberté et gratuité de l'avortement, réhabilitation des mères célibataires, dénonciation du viol, de l'excision, de la condition des femmes battues et des différentes formes d'injustice, en particulier dans le monde du travail.
En 1974, elle crée la Ligue du droit des femmes. Là, avec ses amies, elle rédige des propositions de loi, assimilant le sexisme au racisme. La même année, l'auteur du Deuxième Sexe, accepte de consacrer un numéro des Temps Modernes aux femmes. En outre, Simone de Beauvoir ouvre dans la revue une rubrique mensuelle, "Le sexisme ordinaire", où s'exprime l'humour caustique des militantes.

A partir de 1981, elle collabore pour la première fois avec le gouvernement. C'est le début d'une intense activité aux côtés du ministre des droits de la femme, Yvette Roudy, pour améliorer la législation en faveur des femmes. Cet effort ne s'est pas relâché jusqu'à sa mort.

En définitive, tandis qu'elle abandonnait peu à peu dans ses romans le tumulte de la politique et de la polémique intellectuelle au profit de thèmes plus intimistes, mais toujours liés aux femmes, son message prenait toute sa force dans l'engagement militant. Jusqu'au dernier jour, elle est demeurée une femme libre dressée contre la servitude, et rien n'est venu calmer sa colère.

Son engagement, à l'inverse des chemins qu'empruntent souvent les écrivains politiques, n'a faibli avec l'âge: bien au contraire, la maturité puis la vieillesse ont été pour elle les moments les plus intenses de son contrat.

Des générations de femmes ne s'y sont pas trompées. Après avoir bousculé l'univers de ses contemporaines et rencontré l'insolence des filles de 1968, Simone de Beauvoir est restée fidèle à cette idée que les femmes ont une tâche à accomplir: vivre.



©1995 Le Monde

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[1] Simone de Beauvoir ou l'entreprise de vivre, de Francis Jeanson, Gallimard, 1966.