Dans
son premier
roman, L'Invitée
, paru en
1943, les
personnages
principaux
de Simone
de Beauvoir
sont des femmes.
Mais il faut
attendre Le
Deuxième
Sexe,
six ans plus
tard, pour
qu'elle mette
en cause,
de façon
cette fois
explicite,
la condition
féminine.
Rien, dans
sa vie d'alors,
ne dictait
une telle
attitude.
Ne vivait-elle
pas parmi
des intellectuels,
au milieu
d'hommes qui
la traitaient
en égale?
Il s'agit
donc d'une
réflexion
théorique.
L'expérience
viendra plus
tard. Pourtant,
c'est dans
Le Deuxième
Sexe
que Simone
de Beauvoir
découvre
cette réalité
historique,
cette idée
qui l'a rendue
célèbre:
la femme.
Cet essai
de mille pages
peut se résumer
ainsi: les
femmes, dans
leur majorité,
ont toujours
été
tenues à
l'écart
de la marche
du monde,
privées
d'une vie
autonome par
les hommes
qui se jugeaient
seuls capables
de régler
le cours des
choses. A
partir de
ce constat,
plusieurs
idées-clés
structurent
l'ouvrage:
la force des
mythes culturels
qui ont servi
aux hommes
à perpétuer
la sujétion
des femmes,
le rôle
du mariage
et de la famille
comme lieux
d'oppression,
les tabous
et l'absence
de liberté
qui marquent
la vie sexuelle.
L'inégalité
des relations
entre les
sexes repose
depuis l'Antiquité
sur le mythe
de "l'éternel
féminin":
toute femme
devrait ainsi
tenter de
rejoindre
l'essence
biologique
qui serait
à l'origine
même
de sa création.
Mais ses particularités
morphologiques
et sexuelles
ne suffisent
pas à
justifier
une quelconque
infériorité
par rapport
à l'homme.
Sa soumission
à celui-ci
n'est qu'un
phénomène
de société:
"On ne
naît
pas femme,
on le devient",
affirme Simone
de Beauvoir,
analysant
longuement
les raisons
millénaires
qui accordent
la suprématie
"non
au sexe qui
engendre mais
à cellui
qui tue".
Sa conclusion
emprunte une
démarche
existentialiste:
Il importe
de dépasser
tous les mythes
et de poser
l'existence
des femmes
comme libre
et authentique.
Puisque rien
n'est déterminé
à l'avance
pour les femmes
et que "l'éternel
féminin"
était
un leurre
alors tout
est possible.
Par son action,
la femme peut
à tout
moment, si
elle le veut,
modifier sa
situation.
Cette action,
en retour,
justifiera
son existence,
c'est-à-dire
sa liberté.
Le jour où
les femmes
accepteront
cette réalité,
elles seront
sur le chemin
de leur libération.
La lecture
du Deuxième
Sexe
suscite un
tollé
parmi les
hommes: "La
violence de
ces réactions,
dit-elle,
et leur bassesse
m'ont laissée
perplexe."
Du côté
des femmes,
elle est ressentie
au contraire
comme une
délivrance.
Celles-ci
éprouvent
pour la première
fois le droit
à une
existence
différente.
En les aidant
à rompre
leur isolement,
à surmonter
leur résignation,
l'ouvrage
exprime déjà
en soi un
combat féministe.
Et la condition
féminine
ne sera plus
absente des
écrits
de Simone
de Beauvoir.
D'un roman
à l'autre,
ses héroïnes
affrontent
les mêmes
angoisses,
les mêmes
difficultés
que les femmes
dans la réalité.
Elles se cherchent,
parfois se
mentent, comme
l'amoureuse
et la narcissique
du Deuxième
Sexe;
d'où
leurs luttes,
leurs tâtonnements.
Souvent, deux
sortes de
femmes s'opposent
par leur caractère:
Anne, l'héroïne
des Mandarins,
assume ses
désirs
même
contradictoires,
la recherche
de l'authenticité;
Paule, l'amoureuse,
se berce au
contraire
dans l'illusoire
glorification
de l'autre
— en
l'occurrence
l'homme. Elle
ne lutte pas
pour son épanouissement
personnel,
ni pour son
métier.
Suivent d'autres
ouvrages où
Simone de
Beauvoir met
en scène
des femmes
ordinaires
et leur donne
la parole.
Elle apporte,
sous forme
de nouvelles
(La Femme
Rompue,
1967), et
dans un roman
incompris
du public
(Les Belles
Images,
1966), des
témoignages
de leur malheur
et de leur
solitude.
Le style veut
être
la voix première
de leur existence.
Laurence,
dans Les
Belles Images,
et Monique,
dans La
Femme Rompue,
isolées
dans leur
cinéma
intérieur,
se laissent
étouffer
par la vie
quotidienne
et domestique
jusqu'à
l'asphyxie.
La quarantaine
pour Laurence,
la cinquantaine
pour Monique
; des vies
vides et solitaires
qui se fragmentent
dans le désespoir.
Pudeur
Les nouvelles
de La
Femme Rompue
annonçaient,
dans le style
le plus simple,
la recherche
d'un féminisme
immergé
dans le quotidien.
C'est à
cette époque,
en 1966, que
Simone de
Beauvoir retrouve
au cours d'entretiens
avec Francis
Jeanson un
mot oublié
depuis Le
Deuxième
Sexe:
le féminisme,
"une
manière
de vivre individuellement
et une manière
de lutter
collectivement[1]".
Après
mai 1968,
et avec l'apparition
d'une nouvelle
"avant-garde",
celle des
femmes, l'engagement
féministe
de Simone
de Beauvoir
ne se limite
plus à
l'écriture.
L'intiative
du MLF, qui
scandalise
au début
une partie
de l'opinion
publique,
la séduit,
car ces femmes
ne connaissent
pas la pudeur
si longtemps
recommandée
par les hommes:
"Le noveau
féminisme
est au contraire
radical, il
reprend les
mots d'ordre
de mai 1968:
changer la
vie aujourd'hui
même.
Ne pas miser
sur l'avenir
mais agir
sans attendre".
Le militantisme
prend alors
la première
place dans
la vie de
Simone de
Beauvoir.
Elle est physiquement
présente
dans tous
les combats
la liberté
et gratuité
de l'avortement,
réhabilitation
des mères
célibataires,
dénonciation
du viol, de
l'excision,
de la condition
des femmes
battues et
des différentes
formes d'injustice,
en particulier
dans le monde
du travail.
En 1974, elle
crée
la Ligue du
droit des
femmes. Là,
avec ses amies,
elle rédige
des propositions
de loi, assimilant
le sexisme
au racisme.
La même
année,
l'auteur du
Deuxième
Sexe,
accepte de
consacrer
un numéro
des Temps
Modernes
aux femmes.
En outre,
Simone de
Beauvoir ouvre
dans la revue
une rubrique
mensuelle,
"Le sexisme
ordinaire",
où
s'exprime
l'humour caustique
des militantes.
A partir de
1981, elle
collabore
pour la première
fois avec
le gouvernement.
C'est le début
d'une intense
activité
aux côtés
du ministre
des droits
de la femme,
Yvette Roudy,
pour améliorer
la législation
en faveur
des femmes.
Cet effort
ne s'est pas
relâché
jusqu'à
sa mort.
En définitive,
tandis qu'elle
abandonnait
peu à
peu dans ses
romans le
tumulte de
la politique
et de la polémique
intellectuelle
au profit
de thèmes
plus intimistes,
mais toujours
liés
aux femmes,
son message
prenait toute
sa force dans
l'engagement
militant.
Jusqu'au dernier
jour, elle
est demeurée
une femme
libre dressée
contre la
servitude,
et rien n'est
venu calmer
sa colère.
Son engagement,
à l'inverse
des chemins
qu'empruntent
souvent les
écrivains
politiques,
n'a faibli
avec l'âge:
bien au contraire,
la maturité
puis la vieillesse
ont été
pour elle
les moments
les plus intenses
de son contrat.
Des générations
de femmes
ne s'y sont
pas trompées.
Après
avoir bousculé
l'univers
de ses contemporaines
et rencontré
l'insolence
des filles
de 1968, Simone
de Beauvoir
est restée
fidèle
à cette
idée
que les femmes
ont une tâche
à accomplir:
vivre.
©1995
Le Monde
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[1]
Simone
de Beauvoir
ou l'entreprise
de vivre,
de Francis
Jeanson, Gallimard,
1966.
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