Pierre
Viansson-Ponté
— "On
ne naît
pas femme:
on le devient."
C'était
l'une des
idées
centrales
du Deuxième
Sexe.
Trente ans
après,
maintenez-vous
cette formule?
Simone
de Beauvoir
— Je
la maintiens
tout à
fait. Tout
ce que j'ai
lu, vu, appris
pendant ces
trente années
m'a complètement
confirmé
dans cette
idée.
On fabrique
la fémininité
comme on fabrique
d'ailleurs
la masculinité,
la virilité.
Il y a eu
beaucoup d'études
très
intéressantes
de psychanalystes,
de psychologues,
ou autres,
pour démontrer
ce fait.
En
particulier,
le livre d'une
Italienne,
Belotti, Du
côté
des petites
filles,
qui a montré
d'une façon
très
détaillée,
à partir
d'une expérience
de femme qui
a travaillé
dans des maternelles
ou auprès
de jeunes
mères,
que l'éducation
de l'enfant,
garçon
ou fille,
est différente
dès
les premières
années.
Elle diffère
par exemple
dans la manière
de donner
le sein à
l'enfant,
dans la manière
de le traiter.
Et puis, quand
il devient
un peu plus
grand, on
ne lui parle
pas de la
même
façon,
on lui dit:
"Un petit
garçon
doit faire
cela"
ou bien "une
petite fille
doit faire
cela",
et ainsi de
suite.
Ce
livre montre
très
bien comment
on fabrique
la fémininité
qu'on nous
présente
comme une
espèce
d'instinct
et de donnée
et comment
on fabrique
également
la masculinité.
Quand un petit
garçon
de cinq ou
six ans veut
faire la cuisine,
on lui dit:
"Ce n'est
pas à
toi de le
faire, c'est
un travail
de petite
fille."
Par
conséquent,
la société
met l'emprise
dès
les premiers
jours sur
l'enfant,
mâle
ou femelle,
de manière
à fabriquer
à partir
de là,
conformément
aux exigences
de notre civilisation
d'aujourd'hui,
un homme qui
soit ce qu'on
appelle un
homme et une
femme qui
soit ce qu'on
appelle féminine.
Donc, je crois
absolument
qu'il y a
de profondes
différences
entre les
hommes et
les femmes,
au désavantage
des femmes
d'ailleurs
dans l'ensemble
— dans
l'ensemble,
parce qu'il
y a de rares
exceptions.
Ces différences
ne viennent
pas des natures
féminines
ou masculines,
mais de l'ensemble
culturel.
Je crois à
cela de plus
en plus.
Pierre
Viansson-Ponté
—
Et vous estimez
aussi que
la situation
des femmes
n'a pas sensiblement
évolué.
Vous avez
écrit
dans Tout
compte fait:
"J'ai
cru trop vite,
quand j'ai
écrit
Le Deuxième
Sexe,
à une
proche victoire
des femmes."
Simone
de Beauvoir
— Oui,
j'ai cru trop
vite, parce
que j'ai pensé
que la victoire
des femmes
serait liée
à l'événement
du socialisme.
Or le socialisme,
c'est un rêve,
il n'existe
nulle part.
Les pays que
nous appelons
socialistes
aujourd'hui
ne le sont
pas du tout.
Et
d'autre part,
dans ces pays
dits socialistes,
la situation
des femmes
n'est pas
meilleure
que dans les
pays capitalistes.
Enfin, peut-être
qu'en URSS
quelque chose
se passe:
les femmes
travaillent
davantage.
Pour moi,
c'est une
des choses
essentielles:
la femme doit
avoir son
indépendance
économique.
Elle l' certainement
plus en URSS
Seulement
cela n'empêche
as qu'elle
accomplisse
toujours son
travail à
la maison.
Il y a eu
quantité
de nouvelles
ou de romans
russes qui
ont montré
ça
très
bien.
Il
faut que ce
soit elle,
même
si elle est
un grand patron,
une chirurgienne
réputée,
il faut que
ce soit elle
qui fasse
ensuite le
ménage,
la cuisine,
mette le couvert,
etc., qui
fasse les
courses, et
elle a donc
une double
charge. Par
conséquent,
je ne crois
plus du tout
que la situation
des femmes
soit liée
à l'avènement
du socialisme,
que l'amélioration
de la situation
des femmes
soit liée
au développement
du socialisme.
Pierre
Viansson-Ponté
—
En France,
les choses
n'ont pas
bougé?
Simone
de Beauvoir
— A
mon avis,
elles ont
un peu empiré.
C'est-à-dire
qu'il y a
infiniment
plus de viols,
infiniment
plus d'agressions
des hommes
contre les
femmes.
Pierre
Viansson-Ponté
—
Vous croyez
qu'il y en
a plus?
Simone
de Beauvoir
— Oh
oui! il y
en a plus!
Pierre
Viansson-Ponté
—
N'est-ce pas
plutôt
qu'on en parle
plus?
Simone
de Beauvoir
— On
en parle plus
parce qu'il
y en a plus.
Je vois tous
les témoignages
que je recueille,
que des amies
recueillent,
par exemple
dans leurs
classes. D'une
part, on en
parle plus
parce que
nous encourageons
les femmes
à dénoncer
les viols,
alors qu'elles
n'osaient
pas en parler.
Mais il y
en a beaucoup
plus.
Quand
je me rappelle
ma jeunesse
ou celle de
ma soeur,
ou celle d'amies
de ma soeur,
il y avait
de temps en
temps des
types qui
sifflaient
sur notre
passage, qui
rigolaient,
mais c'était
très
peu.
Je
n'ai jamais
été
obligée
de quitter
un cinéma
parce que
j'étais
seule. Alors
que je vois
quantité
de jeunes
amies qui
ne peuvent
plus aller
au cinéma
seules, qui
ressentent
des agressions
masculines
d'une manière
très
forte et même
à domicile.
Je
crois qu'il
y a une hostilité
des hommes
qui vient
justement
de l'émancipation
des femmes,
qui les rend
beaucoup plus
agressifs
et beaucoup
plus dangereux
qu'ils n'ont
jamais été.
Pierre
Viansson-Ponté
—
Mais il y
a eu émancipation?
Simone
de Beauvoir
— Il
y a une certaine
émancipation.
Sur le plan
sexuel certainement,
il y a l'émancipation
due à
la contraception
et due, quand
même,
à la
loi sur l'avortement,
qui est terriblement
mal appliquée
parce qu'en
fait je ne
sais pas combien
il y a d'avortements
légaux
par an, mais
il y en a
très
très
peu, et il
y a encore
une énorme
quantité
d'avortements
clandestins.
Il y a eu
également
une certaine
émancipation,
enfin une
tolérance
beaucoup plus
grande des
parents ou
du milieu:
il n'est plus
exigé
que la jeune
fille arrive
vierge au
mariage.
Il
y a une certaine
émancipation
sexuelle,
ce qui n'est
pas grand-chose,
parce que
la vraie émancipation
ce n'est pas
là
que ça
se situe,
ça
se situe sur
le plan du
travail, du
travail économique
et des possibilités
de réussir
sa vie, etc.
Là,
il y a quelques
femmes qui
ont obtenu
des promotions.
Nous,
les féministes,
nous les appelons
des femmes-alibis
parce que,
par exemple,
Mlle Chopinet
ayant été
reçue
première
à Polytechnique
— ce
que, certes,
je ne lui
reproche pas
— servait
d'alibi pour
que les hommes
disent: "Maintenant,
vous pouvez
toutes être
premières
à Polytechnique",
ce qui est
faux, parce
que pour ça,
il faudrait
que les parents
investissent
dans l'éducation
d'une file
autant que
dans l'éducation
d'un garçon,
ce qu'ils
ne font absolument
pas. C'est
exceptionnel
que des parents
investissent
dans les études
d'une fille
autant que
dans l'éducation
d'un garçon.
Pierre
Viansson-Ponté
—
Vous disiez,
en 1967, dans
vos entretiens
avec Jeanson:
"Le féminisme
c'est une
manière
de vivre individuellement
et de lutter
collectivement."
Vivre le féminisme
individuellement,
comment? Et
lutter collectivement,
comment?
Simone
de Beauvoir
— Je
garderai toujours
cette formule,
c'est-à-dire
que, individuellement,
on peut essayer
de s'affranchir
des contraintes
économiques
qui pèsent
contre la
femme, on
peut essayer
d'avoir un
métier,
de travailler
au-dehors,
de faire une
carrière.
Cela dit,
c'est dangereux
parce que
notre but,
à nous,
ce que nous
appelons le
féminisme
radical, ce
n'est pas
de prendre
la place des
hommes, pour
retomber dans
les mêmes
défauts
qu'eux. Parce
que les qualités
singulières
que peuvent
avoir les
femmes sont
la conséquence
de leur oppression:
elles n'ont
pas cette
sorte de rivalité
forcenée
qu'ont les
hommes, ce
sens du sérieux,
ce sens du
rôle
à jouer
et ce goût
du pouvoir.
Nous
ne souhaitons
pas que les
femmes prennent
ce goût
du pouvoir
et tous les
défauts
des hommes.
Cela
dit, il y
a, en effet,
plus de carrières
qui s'ouvrent
aux femmes
aujourd'hui.
C'est certain.
Seulement,
dans beaucoup
des cas, les
carrières
ouvertes se
maintiennent
à des
niveaux assez
bas.
Par
exemple, il
y a beaucoup
de femmes
qui pourront
faire leur
droit et être
avocates,
mais la plupart
d'entre elles
seront simplement
aides dans
un cabinet
d'avocat et
feront un
travail subalterne.
Il y en a
très
peu qui arriveront
à devenir
des avocates,
avec un cabinet
à elles.
De même
les médecins.
Elles sont
plus ou moins
cantonnées
dans la médecine
des enfants
ou dans la
médecine
sociale et
elles sont
beaucoup moins
considérées
que les médecins
en général.
C'est
pour tout
ainsi. On
leur ouvre
des carrières,
mais à
petites doses
et sans que
la considération
publique les
aide à
pouvoir s'accomplir.
Pierre
Viansson-Ponté
—
Il y a quand
même
une féminisation
considérable
dans certains
secteurs,
par exemple
l'enseignement.
Simone
de Beauvoir
— Oui,
mais dans
la mesure
où
une carrière
se féminise,
elle est dévaluée.
Par exemple,
en URSS, il
y a une féminisation
de la médecine;
presque tous
les médecins
sont de femmes;
du coup, on
considère
maintenant
le fait d'être
médecin
comme on considérait
avant le fait
d'être
infirmière.
Et l'enseignement
également
est considéré
comme une
carrière
assez secondaire
qui dévirilise
plutôt
l'homme qui
l'a choisie.
Pierre
Viansson-Ponté
—
Depuis quand
vous définissez-vous
comme "féministe
radicale"?
Depuis pas
très
longtemps
au fond?
Simone
de Beauvoir
— C'est-à-dire
que j'ai toujours
dit que j'étais
féministe
— je
l'ai dit,
par exemple,
à Jeanson
— dans
la mesure
où,
féministe,
pour moi cela
voulait dire
que je réclamais
une identité
de situation
entre l'homme
et la femme,
et d'égalité
radicale entre
l'homme et
la femme.
Mais, puisque
nous parlions
tout à
l'heure de
travail collectif,
il n'y avait
pas de travail
collectif
féminin
qui vraiment
m'intéressât.
C'est
seulement
depuis 1971
ou 1972 que
je rencontrais
des jeunes
féministes
qui m'ont
contactée
à propos
des problèmes
de l'avortement,
avec qui j'ai
commencé
à travailler,
tout à
fait en sympathie,
parce qu'elles
étaient
féministes
pas pour prendre
la place des
hommes, mais
pour changer
le monde tel
qu'il est
fait par les
hommes. Et
cela est une
chose beaucoup
plus intéressante
à mes
yeux.
Pierre
Viansson-Ponté
—
On voit bien
ce que vous
souhaitez
pour les femmes,
mais que jugez-vous
possible pour
elles au cours
des dix ou
vingt années
à venir,
en France?
Simone
de Beauvoir
— Je
pense que,
quand même,
on peut gagner
quelque chose
puisque nous
avons déjà
gagné
la contraception,
l'avortement.
Il y a maintenant
des procès
contre le
viol, un appui
sérieux
aux femmes
battues. Cela
crée
un mouvement
d'opinion,
auquel même
les hommes
ne doivent
pas être
totalement
insensibles;
ils doivent
être
plus intimidés
maintenant
quand il s'agit
de violer
ou de battre
une femme.
Je
pense aussi
que, si le
mouvement
continue d'une
manière
sérieuse,
on pourrait
arriver à
une véritable
égalité
des salaires
entre hommes
et femmes,
ce qui est
une chose
très
importante;
la loi dit
qu'il y a
égalité,
mais, en réalité,
on disqualifie
le travail
de la femme,
de manière
à la
payer moins.
Si elle fait
exactement
le même
travail qu'un
homme, on
lui donne
quand même
un échelon
inférieur,
pour justifier
une rémunération
moins élevée.
Il n'y a pas
de véritable
égalité
des salaires.
Je
pense aussi
qu'il peut
y avoir une
lutte sur
le plan du
travail ménager.
C'est-à-dire
que les femmes
exigent de
ne plus être
seules à
faire ce travail,
à élever
leurs enfants;
elles pourraient
obtenir que
l'État
les aide avec
des crèches
et autres
institutions
possibles.
Cela me semble
intéressant
de voir que
maintenant
il y a beaucoup
de jeunes
gens qui travaillent
dans des maternelles,
alors que
l'on considérait
cela comme
un métier
absolument
féminin.
Donc, je pense
que dans les
jeunes générations
il y a une
possibilité
d'ouverture.
Pierre
Viansson-Ponté
—
Dans les structures
institutionnelles,
vous ne croyez
pas à
l'utilité,
à l'efficacité
d'organismes
comme un secrétariat
d'État
à la
condition
féminine?
Ce secrétariat,
remplacé
maintenant
par une "délégation",
vous l'aviez
accueilli
en disant
que c'était
"mystification".
Et puis, un
peu plus tard,
vous avez
quand même
protesté
contre sa
suppression.
Simone
de Beauvoir
— Oui,
parce que
c'était
encore plus
net comme
manière
de dire qu'on
ne se souciait
pas de la
condition
des femmes.
Mais c'est
un mystification,
tel que cela
a été
fait. On n'a
absolument
rien obtenu.
Ce n'est pas
par là
qu'il y a
eu progrès.
Pierre
Viansson-Ponté
—
Et
même
dans un pouvoir
politiquement
orienté
d'autre façon,
disons pour
simplifier:
avec un pouvoir
de gauche,
vous ne croyez
pas qu'il
faudrait créer
un ministère
spécial,
une législation
particulière
aux femmes?
Simone
de Beauvoir
— Non,
je ne crois
pas. De même
que l'Année
de la femme
ne m'a semblé
quelque chose
de valable.
Je pense qu'il
ne faut pas
traiter les
femmes séparément.
D'ailleurs,
les partis
de gauche
ne sont pas
plus favorables
aux femmes
que les partis
de droite.
Le parti socialiste
est très
déficient
de ce point
de vue-là,
le parti communiste
aussi, c'est
même
une des raisons
qui ont contribué
à la
création
de groupes
véritablement
féministes:
beaucoup de
femmes se
sont rendu
compte que,
ou dans le
parti communiste,
ou dans le
parti socialiste,
ou dans les
groupuscules
gauchistes,
elles étaient
toujours traitées,
de toute manière,
comme les
servantes
des hommes,
des subordonnées.
Alors,
elles ont
pensé
qu'il fallait
prendre lutte
des femmes
entre leurs
mains, en
tant que lutte
des femmes
et pas seulement
en travaillant
avec les hommes
à changer
le monde.
Pierre
Viansson-Ponté
—
Mais vous
souhaitez
néanmoins
qu'elles soient
beaucoup plus
nombreuses
à se
présenter
aux élections,
et vous les
y encouragez?
Simone
de Beauvoir
— Pas
tellement.
Pierre
Viansson-Ponté
—
Cela vous
paraît
secondaire?
Simone
de Beauvoir
— Cela
me paraît
secondaire.
Je ne suis
pas tellement
pour la représentation
parlementaire.
Les élections,
je ne sais
pas très
bien ce que
cela signifie,
et je ne vois
pas très
bien ce que
les femmes
élues
feront, sinon
d'êtres
femmes-alibis,
là
aussi.
Enfin,
là,
c'est un problème
qui est assez
délicat
parce que,
si les femmes
veulent prendre
le pouvoir
à la
manière
des hommes,
ce n'est pas
la peine,
c'est ce que
nous voudrions
changer justement,
toutes ces
notions et
ces valeurs.
Mais, d'autre
part, il est
évident
qu'une femme
qui a des
responsabilités
sociales,
politiques
ou intellectuelles
est plus à
même
de rendre
service aux
autres femmes
que si elle
n'a aucun
instrument
entre les
mains.
Simplement,
il arrive
très
souvent que,
si les femmes
réussissent
sur ce plan-là,
elles se désolidarisent
des autres
femmes et
elles pensent
que, si elles
ont réussi,
n'importe
qui peut réussir.
Or c'est complètement
faux parce
que, si l'on
réussit,
c'est par
des chances,
ou de naissance,
ou de vie,
ou d'argent,
et cela ne
prouve pas
du tout que
la situation
des femmes
en est changée.
Pierre
Viansson-Ponté
—
En somme,
le demi-échec
des vingt-cinq
années
écoulées
pour la condition
des femmes
en France
que vous évoquez
dans Tout
compte fait,
c'est davantage
l'échec
du socialisme
et du changement
politique
que l'échec
des femmes?
Simone
de Beauvoir
— Oui,
ce sont les
deux. Seulement,
je pense que
le féminisme
est quand
même
en assez bonne
voie. Puisque
ce n'était
rien, vraiment,
il y a quinze
ans; il y
a dix ans
même,
c'était
bien peu de
chose; et
maintenant
il représente
une force.
Tandis que
le socialisme,
je ne vois
pas du tout
qu'il ait
fait des progrès.
Pierre
Viansson-Ponté
—
Vous ne le
reconnaissez
nulle part,
en l'état
actuel.
Simone
de Beauvoir
— Non,
nulle part.
Pierre
Viansson-Ponté
—
Quelle
société
française
voudriez-vous